« Les frontières de la France se trouvent en Outre-mer », pour le général Poty, la lutte contre la criminalité organisée passe aussi par la reconquête du lien et la coopération

©Commandement de la Gendarmerie Outre-mer

« Les frontières de la France se trouvent en Outre-mer », pour le général Poty, la lutte contre la criminalité organisée passe aussi par la reconquête du lien et la coopération

Dans les quartiers les plus fragiles des Outre-mer, la réponse ne passe plus uniquement par l’intervention, mais par une présence de proximité, inscrite dans la durée. Dans un entretien exclusif accordé à Outremers360, le général Poty, commandant de la Gendarmerie Outre-mer depuis janvier 2025, défend une approche fondée sur le terrain : pour lui, la lutte contre la criminalité organisée commence au contact des habitants. Retisser le lien, mieux comprendre les territoires, redonner une place aux jeunes, tout en renforçant la coopération avec les pays voisins face à des réseaux qui ignorent les frontières : une stratégie où l’humain redevient central.

Des réalités différentes selon les territoires

Derrière le constat sécuritaire, le général Poty défend avant tout une méthode : mieux cibler les réseaux, réformer le renseignement criminel et retisser, quartier par quartier, le lien avec la population. « On est de plus en plus face à des organisations criminelles protéiformes », explique-t-il. « Les trafiquants de stupéfiants et d'armes ont laissé la place à des organisations multicartes, multitâches, qui vont là où le bénéfice est le plus facile et le risque le plus faible. » 

Autrement dit, le narcotrafic ne constitue qu’une facette d’un phénomène bien plus large. « Le trafic de stupéfiants, le trafic d’êtres humains, le trafic de déchets, le trafic d’armes : tout cela relève de la criminalité organisée. » précise-t-il. Il n’existe pas de modèle unique. Et chaque territoire ultramarin présente ses propres équilibres, ses fragilités et ses formes d’implantation criminelle.

Le général Poty lors d'un déplacement aux Antilles sur la lutte contre la criminalité organisée et les trafics ; le renforcement du renseignement criminel ; la surveillance et le contrôle des flux et notamment le contrôle des côtes et la coopération internationale dans l’espace caribéen ©Commandement de la Gendarmerie Outre-mer

À La Réunion, le trafic a changé d’échelle. Longtemps centré sur le zamal (cannabis local), il s’est transformé avec l’arrivée de nouveaux flux liés au trafic de cocaïne et de résine de cannabis. « On est sur une structuration avec des points d’appui notamment dans l’Hexagone. » souligne le général. 

Aux Antilles, la situation est plus tendue. La région est à la fois une zone de transit international vers l’Hexagone et un espace de trafics locaux alimentés par des groupes criminels. Le tout sur fond de circulation massive des armes jugée « extrêmement inquiétante. » 

En Guyane, la frontière est au cœur du problème. Le territoire sert de zone de passage, de repli, de projection. « Les frontières de la France se trouvent en Outre-mer », rappelle-t-il. « Quand vous êtes frontalier avec le Suriname ou le Brésil, tout est à construire. » 

En Polynésie, les trafics sont très rémunérateurs et parfois portés par de petites structures, autrement appelés des délinquants d’opportunité. En Nouvelle-Calédonie, en revanche, bien que le trafic de stupéfiants soit une réalité, la criminalité organisée demeure selon le général Poty « assez peu implantée ».

À gauche : saisie de stupéfiants à La Réunion. À droite : saisie de plants de cannabis en Polynésie ©Gendarmerie à La Réunion et en Polynésie française

Changer de méthode pour frapper les réseaux

Face à cette évolution, la réponse ne peut plus se limiter à une approche strictement répressive. Le général Poty plaide pour une stratégie globale, fondée à la fois sur la coopération et sur une transformation des méthodes d’action. Cette « coopération opérationnelle de proximité » s’exerce d’abord à l’international, pour suivre des réseaux : « Une organisation criminelle ne s’arrête pas à la frontière des Outre-mer », rappelle-t-il.

Mais le changement est aussi interne. Le général assume une évolution profonde de la doctrine : « On est passé d’une stratégie où l’on constatait un fait judiciaire pour essayer de le résoudre, à une logique où l’on identifie les groupes criminels, on analyse leur organisation, puis on définit une stratégie pour les neutraliser. »

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Au cœur de cette bascule : le renseignement criminel. « On a complètement réformé notre manière de travailler. » Désormais, l’objectif n’est plus seulement de saisir des produits ou d’interpeller des exécutants, mais de remonter les filières et de fragiliser les structures. « On cherche le point de vulnérabilité d’une organisation. Souvent, cela passe par le blanchiment. C’est ce qui permet de s’attaquer efficacement à ces organisations. »

Cette logique s’applique aussi au maintien de l’ordre. Plutôt que de se limiter à la gestion des troubles, les forces de sécurité cherchent à en identifier les instigateurs. « Au lieu de faire un travail classique, on travaille systématiquement pour interpeller les organisateurs, ceux qui commanditent. »

La coopération de proximité comme clé de sortie

Sur le terrain, cette approche suppose de changer le rapport avec les habitants. « Ce qu’on fait, c’est essayer d’avoir une action de proximité qui soit efficace, qui corresponde aux attentes de la population, et qui permette aussi de recueillir de l’information pertinente. »

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Cette logique a été expérimentée dans deux quartiers : Sandy Ground à Saint-Martin et Bras-Fusil à Saint-Benoît, à La Réunion. Deux quartiers différents, mais marqués par une forte tension avec les forces de sécurité comme le rappelle le général : « On y allait pour interpeller les gens et pour se faire caillasser. »

Le choix a été d’y installer des unités de six gendarmes chacune, présentes au quotidien, dans une logique de service. « Elles se sont mises simplement à arpenter le quartier, à connaître tout le monde et à faire du service à la population. » Résultat : « Ces quartiers se sont approprié leurs gendarmes. »

Le général n’idéalise pas la situation, mais il constate un apaisement réel : « Je ne veux pas dire que tout est magnifique, mais on a complètement apaisé les rapports avec les populations. » Et cette proximité permet aussi d’être plus efficaces contre les délinquants.

Le rôle des collectivités et l’enjeu de la jeunesse

Cette reconquête passe aussi par un travail étroit avec les acteurs locaux. « Les problématiques d’ordures, de dégradations dans les immeubles, ce sont des liens avec les bailleurs sociaux, avec les mairies », souligne le général. Et parfois, les gestes les plus simples produisent des effets concrets. À Sandy Ground, les gendarmes organisent ainsi un tournoi de futsal, dont les bénéfices sont redistribués sous forme de cartes cadeaux aux enfants du quartier avant Noël.

Au fond, la même conviction guide cette démarche : la réponse passe aussi par la jeunesse. Parce qu’elle est à la fois l’avenir des territoires et une cible privilégiée des réseaux criminels. « Il faut qu’on donne du sens à leur vie, à leurs actions. » insiste le général Poty.

C’est d’ailleurs tout l’objectif du dispositif des cadets, développé notamment à La Réunion, pour remobiliser des jeunes en difficulté autour du collectif, de l’effort et du service. Et c’est l’un d’eux qui, lors d’une remise de diplômes, résume le mieux la portée de cette stratégie du lien : « C’est la première fois de notre vie qu’on nous dit que ce qu’on fait est bien. »