Outremers360 poursuit sa série sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer. À l’occasion du premier tour des élections municipales 2026 ce dimanche, nous nous intéressons au parcours atypique et exceptionnel de Severiano de Heredia. Métis né à Cuba, puis naturalisé français, il fut président du Conseil municipal de Paris (l’équivalent de maire à l’époque), puis député et ministre des Travaux publics sous la IIIe République.
Severiano de Heredia naît le 8 novembre 1836 à La Havane, à Cuba. Son père, Ignacio de Heredia, est un blanc qui possède une plantation lucrative où travaillent plus de cent trente esclaves. Sa mère, qui travaille sur la propriété, est une noire affranchie mais qui connut tout de même l’esclavage. Ignacio de Heredia est marié à une femme originaire de Normandie, Madeleine Godefroy, mais ils ne peuvent pas concevoir d’enfants. Aussi, à la mort prématurée de la mère biologique de Severiano, son père le recueille chez lui. Il est alors âgé de quatre ans.
Sa mère adoptive et Severiano s’installent à Paris en 1845. Le jeune homme va achever brillamment ses études de rhétorique au Collège Louis‑le‑Grand. Nous sommes en 1855. Il est rentier depuis la mort de son père en 1848, qui l’a mis à l’abri du besoin grâce aux revenus considérables que rapporte la plantation (l’esclavage n’a été aboli à Cuba qu’en 1886). Severiano de Heredia se lance alors dans une carrière de poète et de critique littéraire, avec une certaine désinvolture, tout en plaçant une partie de ses revenus dans l’immobilier. Il voyage également dans une partie de l’Europe.
Président du Conseil municipal de Paris
Se définissant comme républicain et humaniste, il est reçu dans la franc-maçonnerie en janvier 1866, où il siégera quelque temps après au Conseil de l’ordre du Grand Orient de France. Severiano de Heredia se marie en novembre 1868 avec une jeune veuve, Henriette Hanaire, ce qui lui permet d’obtenir la nationalité française deux ans plus tard. C’est dans cette période que s’affirment ses ambitions politiques. En avril 1873, il est élu membre du Conseil municipal de Paris lors d’une élection partielle pour le quartier des Ternes, dans le camp de la majorité républicaine radicale. Unique « homme de couleur » du Conseil, il est réélu en 1874 et 1878.
C’est ce Conseil municipal, placé sous la tutelle d’un préfet, qui administre Paris. Le 1er août 1879, cette institution se réunit comme c’est l’usage pour élire son président. C’est la consécration pour Severiano de Heredia qui emporte le poste au second tour de scrutin, à une courte majorité. Le voici donc, à 42 ans, président du Conseil municipal de Paris, soit l’équivalent de la fonction de maire aujourd’hui. Son mandat est limité à six mois, dans un système de rotation institué par le Conseil. À son poste, il se dévoue à la diffusion de l'enseignement populaire, des questions de scolarité, et devient également rapporteur de la commission municipale du budget.

En août 1881, candidat dans la 1ere circonscription du XVIIe arrondissement de Paris, Severiano de Heredia est élu député avec une large majorité. Il rejoint alors le groupe de l’Union républicaine. Il est le rapporteur de plusieurs projets de loi — notamment sur la démolition des ruines du palais des Tuileries, l’agrandissement de l’École centrale des arts et manufactures, ou encore le budget de la Légion d’honneur. Il intervient aussi sur la question du travail des enfants dans les manufactures, la loi municipale, les sociétés de secours mutuels, les conventions passées avec les compagnies de chemins de fer, ainsi que sur les budgets des ministères du Commerce, de l’Intérieur et des Travaux publics.
Lors des élections du 4 octobre 1885, Severiano de Heredia est élu au second tour. Il s’engage alors dans le groupe de la Gauche radicale et participe à plusieurs débats, notamment ceux concernant la création d’une commission chargée des voies navigables et des ports maritimes, ainsi que la discussion du budget du Commerce et de l’Industrie. Adoptant une position politique modérée malgré son affiliation politique, il accepte, en mai 1887, le poste de ministre des Travaux publics au sein du cabinet de Maurice Rouvier, une fonction qu’il occupe jusqu’au 11 décembre de la même année.
« Le nègre du ministère »
Cependant, des préjugés racistes surgissent avec une violence particulière lorsque Severiano de Heredia devient ministre. On lui reproche moins son action que sa couleur de peau, et il est affublé d’injures telles que « le nègre du ministère », « nègre roublard aux grosses lippes », « ministre chocolat », et autres attaques du même acabit. La présence, au sommet de l’État, d’un métis dérange profondément une certaine classe politique et journalistique. Severiano de Heredia ignore superbement ces insultes, et ne prend jamais la peine d’y répondre. Il décède le 9 février 1901 à Paris, à l’âge de 64 ans, et repose aujourd’hui au cimetière des Batignolles de la capitale.
Le 5 octobre 2015, la maire de Paris Anne Hidalgo inaugurait une rue Severiano de Heredia, dans le XVIIe arrondissement, reconnaissant « un oubli coupable ». L’historien Paul Estrade, présent pour la circonstance et auteur d’une biographie du premier maire noir de la capitale, avait quant à lui déclaré : « Severiano de Heredia a été oublié parce que noir. Sa tombe refermée, l’ex-ministre est aussitôt mis sous le boisseau dans la patrie qu’il avait choisie et servie de façon admirable. Lui l’étranger né aux colonies, lui l’étranger descendant d’esclave. La subite dégradation de son image, puis sa disparition totale, ont été la conséquence inéluctable des méfaits du racisme et du colonialisme. La République a été son tremplin, le colonialisme son tombeau. La ville de Paris s’honore de se reconnaître en lui ».
PM
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