Outremers 360 poursuit sa série sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des territoires ultramarins. Aujourd’hui nous nous penchons sur le parcours du Martiniquais Eugène Mona, ouvrier agricole et charpentier avant de devenir un grand nom de la musique antillaise, qui continue d’inspirer de nombreux artistes contemporains.
Georges Nilecam, qui prendra plus tard le nom d’Eugène Mona, est né le 13 juillet 1943 au Vauclin, une commune du sud-est de la Martinique. Sa famille étant d’origine très modeste, sa scolarisation se déroule en dents de scie à partir de l’âge de dix ans. Sans éducation, il décide de travailler à 17 ans et trouve un emploi d’ouvrier agricole puis de charpentier dans la commune de Marigot (nord-est de l’île). Durant son temps libre, il perfectionne sa lecture et son écriture.
Au Marigot, Eugène Mona se fait rapidement remarquer par son talent pour la musique, d’autant plus qu’il est autodidacte. Il fait la rencontre du flûtiste Max Cilla, figure emblématique des rythmiques des mornes, qui lui offre une flûte en bambou, lui apprend à en jouer, et exerce sur lui une influence déterminante. Mona forge alors un style singulier, mêlant les traditions musicales martiniquaises (bèlè, quadrille, percussions) à des éléments plus contemporains comme le jazz, l’improvisation et diverses influences caribéennes.
La sortie de son premier album, Bwa Brilé (1973), lui vaut une reconnaissance locale. Flûtiste, chanteur et percussionniste au tempérament affirmé, il aborde chacune de ses prestations comme un véritable manifeste poétique et identitaire en faveur de la culture créole des mornes. On le surnomme alors « le nègre debout », « le potomitan » ou encore « le nègre aux pieds nus », ayant l'habitude de faire ses concerts sans chaussures.
La force de ses textes, principalement interprétés en créole, fait de son œuvre une véritable ode dédiée à la Martinique et à son peuple. Ses chansons célèbrent son île, sa nature, ses habitants et leur histoire marquée par la traite, l’esclavage et la colonisation. Elles abordent aussi le sacré, le divin, ainsi que la condition d’homme noir, un thème central et récurrent dans l’ensemble de ses compositions. Ses créations sont notamment célébrées par des écrivains célèbres comme Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, et, en 1983, Mona est compositeur pour le film Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy.
Sa forte audience en Martinique, bien qu’il soit critiqué par certains pour ses prises de positions politiques et écologistes sans concession, son mysticisme et sa marginalité, l'encourage à tenter de s’imposer à l’international, surtout dans l'hexagone où il rencontre un certain succès. Toutefois Mona, viscéralement attaché à sa terre, revient sur son île. Mais de plus en plus introverti, solitaire et réfugié dans son univers intime, il limite au minimum ses apparitions.
Le 21 septembre 1991, Mona meurt d’un accident vasculaire cérébral à Fort-de-France, à la suite d’une violente altercation avec l’un de ses voisins. La Martinique est en émoi et prend alors conscience de l’importance musicale et spirituelle de son œuvre, non limitée à une sorte de folklore. Inhumé au cimetière du Vauclin, de nombreux artistes lui rendent hommage ensemble quelques années après, notamment à la Cité de la musique à Paris. En Martinique, plusieurs rues et édifices portent enfin son nom.
Laissons le dernier mot à Loïc Céry, directeur du pôle numérique de l'Institut du Tout-Monde, fondé par l’écrivain martiniquais Édouard Glissant
« Pour la musique martiniquaise, Eugène Mona fut avant tout un incomparable passeur (diffuseur et réinventeur) à la fois de la tradition du tambour Bèlè et de la flûte en bambou, liée à ce qu'on nomme musique des mornes. À vrai dire, Mona n'a pas été un simple interprète béat de ces traditions : pour mieux les diffuser et les valoriser, il choisit non pas de les "moderniser", mais de les revigorer comme des avant-gardes à part entière. Pour ce faire, il apporte à ces rythmes ancestraux certaines innovations organologiques (orchestres de tambour, sur la base d'éléments traditionnellement disjoints ; usages des différentes flûtes) mais aussi le rôle d'influences extérieures, comme le jazz et le negro spiritual. Pour être à même de réaliser ces apports-là, son rapport à ces traditions si anciennes (très différentes des formes urbaines, la Biguine et la Mazurka) est avant tout celui d'une immersion profonde, comme en témoigne son apprentissage du tambour par les maîtres tambouyés du Nord de l'île et sa formation de la flûte des mornes, auprès du maître du genre, Max Cilla ».
PM
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