La Fondation pour le logement (anciennement Abbé Pierre) dévoile ce matin un tout nouveau rapport sur la situation du logement à La Réunion. Pour Outremers360, Mathieu Hoarau, le directeur de l’agence régionale de La Réunion décrypte en exclusivité la situation sur l’île, où la situation s’aggrave avec plus de 150 000 personnes en situation de mal logement. À un an de la présidentielle, la Fondation pour le logement avance des pistes pour lutter contre l’habitat indigne et construire davantage de logements sociaux. Premier volet de notre dossier consacré au logement dans les Outre-mer.
La Fondation pour le logement aujourd’hui sort un rapport sur l’état du mal logement à La Réunion. Quelle est la situation dans cette île de l’océan indien ?
La situation à La Réunion est préoccupante, quatre Réunionnais sur dix sont impactés par la crise du logement, c’est deux fois plus important dans notre île qu'à l’échelle nationale. La situation s’aggrave de plus en plus. On estime que 150 000 personnes sont en situation de mal logement ou sont dépourvus de logement personnel ici. Près de 170 000 ménages sont en situation de précarité énergétique et 24 000 bâtis à La Réunion sont dits « précaires ». Je rappelle que le taux de pauvreté dans les Outre-mer est jusqu’à cinq fois supérieurs à celui dans l’Hexagone.
La demande de logement social est très importante. Combien de personnes sont actuellement en attente ?
Plus de 51 000 ménages sont en attente d’un logement social à La Réunion, c’est un record. Par rapport à 2018, on observe une augmentation de 72% . La demande s’est accélérée ces dernières années. Avec l’Île-de-France et la Guyane, La Réunion fait partie des trois régions qui, à l’échelle nationale, ont les chiffres les plus élevés de demande de logements sociaux par rapport au nombre d’habitants.
Pourquoi ?
Il y a une réelle tension immobilière sur notre territoire, ces chiffres sont révélateurs de la crise du logement en cours et la demande s’est vraiment amplifiée. À La Réunion, 70% de la population serait éligible au logement social et très social au regard de leur faible niveau de ressources mais faute d’une offre suffisante, ces familles se logent dans le parc privé et sont en grande difficulté car elles sont obligées de mettre une grande partie de leur revenu dans leur loyer. On a accompagné des ménages qui consacraient 50 à 80 % de leur budget dans le logement, les loyers sont trop chers par rapport à leurs capacités financières et ces familles plongent dans la précarité, leur pouvoir d’achat diminue considérablement. Pour lutter contre la vie chère il faut agir sur le coût des logements et cela passe notamment par l’encadrement des loyers.

L’offre de logement est-elle suffisante ?
Les attributions ne suivent pas la demande. Plus de 6 000 ménages sont attributaires d’un logement social en 2025 parmi les 51 000 ménages demandeurs. Ça fait partie des niveaux d’attribution les plus faibles des dernières années. En 2019, on était à 8 000 attributions par an. C’est extrêmement compliqué pour les personnes qui voient les délais d’attente se rallonger.
Pourquoi les places sont-elles si peu nombreuses ?
Les places sont insuffisantes car on ne produit pas suffisamment de logements sociaux. Depuis 2011, le niveau de programmation de logements sociaux est en baisse. En 2012, il y avait 4 000 logements programmés alors que l’année dernière, il y en avait deux fois moins. Si le niveau de programmation diminue, les logements livrés sont faibles. En 2025, 1 700 logements sociaux ont été livrés, contre près de 3 000 en 2017. Les indicateurs actuels laissent à penser qu’on va encore vers de nouvelles baisses.
Combien en faudrait-il ?
Si la loi SRU était vraiment respectée, ce serait 14 000 logements sociaux construits en plus sur les communes déficitaires. Il faut savoir que nous avons plus de 8 000 logements qui bénéficient d’un financement de l’État (grâce à la Ligne Budgétaire Unique) qui ne sont pas mis en chantier, certains depuis une dizaine d’années. Une partie reste à l’arrêt à cause de blocages au niveau des permis de construire et des blocages sur l’octroi des garanties d’emprunt. Il est primordial de faciliter la mise en construction. Il faut surtout des logements qui répondent aux besoins des ménages demandeurs, 93% des demandeurs ont besoin d’un logement social ou très social. Alors que la moitié des logements financés en 2024 à La Réunion ne relèvent pas de ce type de logements.
Il y a encore des milliers de personnes dans la rue. La situation s’aggrave-t-elle ?
C’est un sujet qui nous préoccupe particulièrement. À La Réunion, environ 2500 personnes sont sans domicile fixe, c’est-à-dire qu’elles dorment dehors, dans des structures d’accueil, à l’hôtel ou dans leur voiture. Ce chiffre est en nette augmentation, en 2019, on comptait 1 800 personnes sans domicile. Il y a vraiment une aggravation du sans-abrisme sur notre territoire. Le recensement sur les personnes sans abri en France ne concerne que l’Hexagone, c’est un problème car on ne peut pas consolider les tendances que l’on observe sur le terrain. Au-delà de l’observation sociale, il faut mettre en place des mesures pour répondre à cette urgence. Nos capacités d’hébergement d’urgence sont faibles, elles correspondent à 0,7 places pour 1000 habitants à La Réunion, contre 3 pour 1000 dans l’Hexagone. On compte aujourd’hui 500 places en structures alors que les sans-abri sont beaucoup plus nombreux, avec de plus en plus de femmes et d’enfants à la rue.
Comment faire ?
On a du mal à communiquer et travailler avec les services de l’État comme on pouvait le faire auparavant. Nous assistons à un recul des capacités de gouvernance partagée, de recherche de compromis et de prise de décision conjointe. Nous sommes bien conscients des contraintes budgétaires de chacun mais il faut retrouver cet élan pour faire un travail collectif et trouver des solutions ensemble sans se renvoyer la responsabilité entre services.
Que proposez-vous ?
On demande la mobilisation des bâtiments publics vacants pour répondre à ce besoin. On est vraiment face à une situation très problématique, avec une perte de vitesse dans la manière dont se déploie le plan Logement d’Abord. Il ne faut pas s’enfermer dans une forme de déni du réel, sinon la réalité nous rattrapera et sera explosive. La situation est si préoccupante que des villes mettent en place leurs propres solutions d’hébergement d’urgence, c’est un signal inquiétant.
À l’occasion des travaux du Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques sur le logement social dans les Outre-mer, les rapporteurs de cette mission parlementaire, la députée réunionnaise Karine Lebon et le député de l’Indre François Jolivet se rendront le 28 avril à La Réunion afin de rencontrer les différents acteurs du logement social réunionnais. Etes-vous convié ? Qu’attendez-vous de cette rencontre ?
Nous avons fait partie des premières auditions faites en mars par cette mission parlementaire. Nous leur avons fourni des éléments du rapport sur le mal-logement dans les Outre-mer réalisé en début d’année. Lors de leur venue sur notre territoire nous avons prévu de les rencontrer et notamment de leur présenter notre accueil de jour à Saint-Denis. 1 300 personnes viennent chaque année dans cet espace et ils sont chaque année plus nombreux. Les députés vont mesurer l’importance d’un accueil comme celui-ci, un lieu pour se reposer, prendre un petit-déjeuner, une douche, laver ses vêtements, récupérer son courrier ou recevoir de l’aide.
À La Réunion, les résidences secondaires et la location saisonnière sont des concurrences importantes à l’offre de logement. Sont-elles de plus en plus nombreuses ?
La location touristique et saisonnière est très importante sur le territoire et fait partie des facteurs qui génèrent de la tension sur l’offre disponible de logement. Au 31 décembre 2025, on dénombrait plus de 8 200 logements disponibles sur l’île sur les plateformes AIRBNB et VRBO soit une explosion de + 1 738 % en 9 ans. Par ailleurs, au 1er janvier 2025, La Réunion compte plus de 20 000 logements privés vacants. Des mesures existent et permettent d’encadrer ses locations touristiques, pour les réguler et trouver un équilibre. On espère que les communes concernées arriveront à mettre en place des mesures de régulation. Il y a aussi une véritable nécessité autour de l’encadrement des loyers, on espère qu’elle sera mise en place en 2027.

En début d’année, votre Fondation a aussi alerté sur le mal logement dans tous les territoires d’Outre-mer. La situation est-elle similaire dans tous les DROM ?
Dans les Outre-mer, 700 000 personnes souffrent du mal logement, avec des proportions plus importantes dans nos territoires que dans l’Hexagone. Il faut un plan logement global avec des moyens financiers et humains permettant de répondre à ces problématiques. On compte aussi 150 000 habitations indignes dans les cinq DROM, c’est une des figures du mal logement les plus importantes dans les Outre-mer.
Vous vous êtes aussi intéressé à la situation à Mayotte. Un an après le passage du cyclone dévastateur Chido, dans quelle situation se trouvent les Mahorais ?
Il y a encore des ménages sinistrés qui n’ont pas bénéficié d’aide (via leur assurance ou des dispositifs publics). Ils n’ont pas les moyens de faire faire des travaux par des professionnels et ne rentrent pas dans les critères des aides publiques. Certains ménages reconstruisent eux-mêmes mais avec l’inquiétude de ne pas respecter les normes en vigueur. Il y a à Mayotte des vrais enjeux de reconstructions, avec une attention particulière à donner aux ménages les plus précaires en diversifiant l’offre d’habitat social. Là aussi il faut travailler davantage en collaboration (collectivité, État, acteur du monde économique, association, etc.).
Quelles solutions avancez-vous à un an de la présidentielle ?
Le logement doit être une priorité politique. Il faut sécuriser et consolider les lois de la République en place pour que le droit au logement soit appliqué car le logement est le socle de la cohésion sociale. Nous avons besoin d’orientations claires pour mettre à l’abri les individus, on ne peut pas se résigner à voir des enfants à la rue.
Plus largement il s'agit de relancer tous les leviers du plan logement d'abord, de produire plus de logements sociaux en respectant la loi SRU sans l'affaiblir, d'amplifier la mobilisation du parc privé à des fins sociales et de ramener de l'équilibre sur le marché de l'immobilier. Il faut penser l’investissement dans la solidarité plutôt que de stigmatiser les plus précaires, mettre à l’abri des personnes génère de l’activité, de la construction, l’économie ultramarine peut en bénéficier.





















