Le déplacement de Younous Omarjee, vice- président du Parlement européen, à New Delhi, début avril, s’inscrivait dans le cadre des travaux des délégations interparlementaires Eu-Inde dans le contexte du rapprochement entre l’Union européenne et la première puissance démographique mondiale. Au cœur de cette dynamique : l’accord commercial d’ampleur inédite, mais aussi une coopération industrielle, énergétique et humaine appelée à s’intensifier, dans laquelle certains territoires, comme La Réunion, pourraient se retrouver en première ligne.
Une relance du dialogue interparlementaire
La délégation parlementaire Union européenne-Inde, a renoué avec un dialogue suspendu depuis plusieurs années. Au programme : rencontres avec les plus hautes autorités indiennes, dont le président du Parlement, Lokh Sabha, Om Birla, le ministre du Commerce et de l'Industrie, Piyush Goyal et le ministre des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar. « Nous avons évoqué la situation internationale, le positionnement des grandes puissances et la confirmation partagée de renforcer un partenariat stratégique entre l’Union européenne et l’Inde. »


Un accord commercial inédit, entre opportunités et vigilance
Au centre des discussions, la négociation d’un accord commercial d’une ampleur sans précédent :« C’est le plus vaste accord commercial jamais signé avec l’Union européenne jusqu’à ce jour. » souligne le vice-président du Parlement européen. Cet accord ouvre des perspectives considérables, notamment dans les secteurs industriels et technologiques, largement libéralisés.
Mais cet enthousiasme s’accompagne aussi de prudence côté européen : « Dans ce partenariat stratégique, on ne doit pas perdre de vue nos objectifs en matière de souveraineté et d’indépendance. »
L’exemple d’Airbus illustre cette ambivalence. Symbole d’une coopération réussie aujourd’hui, mais potentiellement concurrencé demain par une montée en puissance industrielle indienne : « Personne ne peut savoir si, à l’horizon de dix ou vingt ans, l’Inde ne sera pas capable de développer ses propres bases industrielles. »

Vers un mix énergétique propre
La coopération énergétique est au cœur de la relation entre l’Union européenne et l’Inde. Dans un pays en pleine croissance, les besoins sont immenses et concernent aussi bien l’industrie que les infrastructures numériques, particulièrement gourmandes en énergie. « L’Inde doit avancer très vite vers les énergies renouvelables. »
Dans ce contexte, la présence de Schneider Electric à Bangalore, apparaît comme un exemple emblématique : « C’est un vrai succès français. On est en position très forte sur place pour répondre à la demande d’énergie, mais surtout d’énergies propres et renouvelables. »
Mais là encore, les équilibres restent fragiles. Si la coopération est aujourd’hui porteuse, elle pourrait à terme laisser place à une concurrence accrue, à mesure que l’Inde développe ses propres capacités industrielles.
L’essor des data centers, indispensables à l’économie numérique, accentue encore cette pression. « Sur cette question, ça oblige aussi à aller très vite vers un mix énergétique propre, parce que les data centers sont extrêmement énergivores. »
Sur ces questions, l’Inde affiche sa volonté de diversifier ses sources énergétiques, y compris vers le nucléaire civil.

La question sensible des visas
Autre enjeu majeur soulevé lors des échanges : la circulation des talents. L’Union européenne est attendue sur sa politique migratoire, perçue comme un frein à la coopération : « La question des visas pour les étudiants, les jeunes ingénieurs, a été posée clairement. Cela peut être un frein à la coopération économique. »
Un point clé pour une relation qui repose aussi sur les échanges humains et académiques.
Droits humains et société civile : un dialogue ouvert
Au-delà des enjeux économiques, la délégation européenne a tenu à rencontrer la société civile indienne notamment les étudiants et les universitaires de l'université Jawaharlal-Nehru au sud de Delhi ainsi que des membres d’ONG et des avocats sur les questions des droits des minorités et des femmes.
Si l’Inde et l’Union européenne partagent un socle démocratique, des inquiétudes émergent au sein d’une jeunesse indienne, « très consciente » mais « inquiète » face aux évolutions politiques du pays en particulier face à « un rétrécissement des droits des minorités religieuses chrétiennes et musulmanes. »

La Réunion en première ligne
En marge des discussions européennes, la dimension française et notamment ultramarine s’invite dans cette coopération, quelques semaines après la visite d’Emmanuel Macron en Inde. La Réunion, par sa proximité géographique et ses liens historiques avec l’Inde, apparaît comme un point d’ancrage stratégique. L’ouverture le 29 avril prochain de la liaison aérienne directe IndiGo entre Chennai et La Réunion en constitue une illustration concrète, appelée à renforcer les échanges économiques et humains entre les deux territoires.

Entre deux mondes, une position singulière
Dans ce déplacement, Younous Omarjee assume une position particulière qui peut selon lui faciliter les échanges : « Le fait que je sois d’origine indienne est un atout. » précise-t-il.
Une position qui fait écho à une réalité plus profonde, celle d’un monde où les trajectoires individuelles viennent parfois croiser les dynamiques géopolitiques : « J’étais dans une position un peu singulière… dans un espace naturel entre l’Inde et l’Europe. » Une expérience qui résonne aussi avec son histoire familiale, originaire du Gujarat, à l’ouest de l’Inde.
Une manière de rappeler que les relations internationales ne se jouent pas uniquement entre institutions, mais aussi à travers des parcours et des histoires de femmes et d’hommes qui, parfois, les relient.





















