Municipales 2026 en Guadeloupe :  Les sortants face au jugement des urnes, le choix de la continuité ou de la rupture

Municipales 2026 en Guadeloupe : Les sortants face au jugement des urnes, le choix de la continuité ou de la rupture

Le 15 mars 2026, les Guadeloupéens sont appelés aux urnes pour élire leurs conseils municipaux dans les 32 communes de l’archipel. Cent trente-huit listes ont été validées par la préfecture. Un chiffre est légèrement inférieur aux 143 listes enregistrées en 2020, mais confirme une forte mobilisation politique dans l’archipel, avec une moyenne de plus de quatre candidats par commune.


Certaines villes concentrent un nombre exceptionnellement élevé de candidatures : le Gosier en compte désormais dix, Saint-François huit, Sainte-Anne et Lamentin sept chacun. La bataille s’annonce d’autant plus incertaine que les voix risquent d’être fortement dispersées, rendant quasi inévitable le recours au second tour du 22 mars.

En Guadeloupe comme partout en France, la prime au sortant est historiquement forte. Dans l'histoire des élections municipales, il est très rare qu'un maire ne fasse qu'un seul mandat à la tête d'une municipalité. Mais ces municipales 2026 voient plusieurs maires en place ne pas renouveler leur candidature, ouvrant des vacances du pouvoir qui redistribuent les cartes politiques locales. C'est le cas à Baie-Mahault où Hélène Molia-Polifonte ne se représente pas en tête de liste pour raisons de santé mais elle figure néanmoins sur la liste du président du conseil régional Ary Chalus. 

En région basse-terrienne, ce sont deux maires sortantes qui ont annoncé ne pas briguer de nouveaux mandats dans leurs communes. Il s'agit de Lucie Weck-Mirre. Devenue maire en 2022 après l'élection à l'Assemblée nationale d’Élie Califer comme député de la quatrième circonscription. 

Maire de Deshaies depuis 1995, soit plus de 30 ans de mandats continus, Jeanny Marc annonce son retrait à 75 ans en invoquant les exigences croissantes de la fonction. Elle passe le flambeau à son premier adjoint Alphonse Guillaume, tête de liste « Deshaies, continuons d’agir ».

Les anciens maires de retour sur la scène

Ces municipales 2026 voient plusieurs anciens édiles tenter de reconquérir leur fauteuil ou de se repositionner dans le jeu politique local.

- Ary Chalus à la conquête de son ancien fief à Baie-Mahault

La candidature la plus remarquée de ces municipales est sans doute celle d’Ary Chalus à Baie-Mahault. À 64 ans, le président du Conseil régional de Guadeloupe et ancien maire de la commune (2001–2015) a officiellement annoncé sa candidature le 1er février 2026 devant un public nombreux à Bragelogne. Il conduit la liste « Alliance démocratique ». Ary Chalus totalise quinze années de mandats électifs municipaux à Baie-Mahault. Lors de ses deux derniers passages, sa liste avait obtenu 80 % puis 58 % des suffrages. Son retour s’inscrit dans une stratégie de transmission : en plaçant son dauphin Teddy Bernadotte en position forte sur la liste, l’ancien maire régional prépare l’avenir tout en contrôlant le présent. Sa candidature est cependant entourée d’une ombre judiciaire : Ary Chalus a été convoqué devant le parquet national financier pour des suspicions de détournement de fonds publics.

Baie-Mahault est le poumon économique de la Guadeloupe, porté par la zone industrielle et commerciale de Jarry, qui concentre une grande partie de l’activité import-export de l’archipel. La commune compte près de 31 000 habitants et joue un rôle stratégique dans la Communauté d’agglomération Cap Excellence. Le retour d’Ary Chalus y crée une bataille à plusieurs dimensions : autour de lui s’organisent la liste Alliance démocratique avec Hélène Polifonte (sur la liste mais pas tête de liste) et Teddy Bernadotte, son dauphin.

Face à ce bloc dominant, plusieurs challengers s’organisent : Michel Mado, fils de Paul Mado (ancien maire à qui Chalus avait succédé à la mort de ce dernier), soutenu par le GUSR, et Sylvie Chammougon-Anno, fille d’Edouard Chammougon (autre ancien maire), conseillère d’opposition et régionale de Péyi Gwadloup. Baie-Mahault est ainsi un condensé de l’histoire politique locale, où les familles des anciens maires continuent d’y peser.

- Blaise Aldo à Sainte-Anne : retour après 5 ans d’inéligibilité

L’ancien maire de Sainte-Anne, âgé de 75 ans, fait un retour remarqué après une période d’inéligibilité de cinq ans. Il conduit une liste avec une équipe intergénérationnelle et met en avant son bilan : « Je suis là parce que je suis sollicité (...). Les Saintannais ont pris conscience que j’avais mis une dynamique en place depuis 2003. » Il promet de reprendre les projets d’aménagement laissés en suspens et de requalifier le bourg de Sainte-Anne. Sa candidature s’inscrit dans un scrutin exceptionnellement chargé avec neuf listes au total dans cette commune.

Les enjeux dans les grandes villes

- Pointe-à-Pitre : référendum sur la gestion Durimel

Pointe-à-Pitre, sous-préfecture de Guadeloupe, concentre des enjeux considérables malgré sa petite superficie de 3 km². Six listes s’affrontent pour les suffrages des 14 855 habitants. Le maire sortant Harry Durimel, avocat âgé de 68 ans, conduit la liste « Une équipe qui gagne » et met en avant le redressement financier engagé durant son mandat : la ville, qui affichait un déficit colossal entre 71 et 80 millions d’euros en 2020, s’est rapprochée de l’équilibre grâce aux contrats COROM signés avec l’État. Il ambitionne de faire de Pointe-à-Pitre une ville « plus propre, plus sécurisée, où il fait bon vivre », en s’appuyant sur les 11 kilomètres de littoral de la commune.

Ses adversaires, dont Loïc Martol (« Le Projet Pointois »), contestent vigoureusement la paternité de ce redressement et l’attribuent davantage à l’intervention de l’État qu’à une politique municipale courageuse. Claude Barfleur (« Union pour un grand Pointe-à-Pitre ») promet « tolérance zéro » contre l’insalubrité. Mehdi Keïta Germain et Alain Sorèze Eugène (liste « Alliance pour Pointe-à-Pitre ») dénoncent insalubrité, insécurité et fiscalité. La préoccupation principale reste la dépopulation : la ville a perdu près de 2 000 habitants depuis 2016, en partie au profit des communes voisines comme Baie-Mahault et Les Abymes.

- Les Abymes : Eric Jalton face à Olivier Serva

Les Abymes, commune la plus peuplée de Guadeloupe avec environ 51 000 habitants, est le théâtre d’une rivalité politique de haute intensité. Éric Jalton, 64 ans, né le 16 septembre 1961 aux Abymes, occupe la mairie depuis 2008 et brigue un nouveau mandat. Il incarne une véritable dynastie politique : avant lui, son père Frédéric Jalton a exercé la fonction de maire de 1967 à 1995 dans cette même commune. La famille Jalton cumule ainsi près de six décennies de gouvernance municipale aux Abymes.

Face à lui, son adversaire le plus récurrent : Olivier Serva, député LIOT (Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires) de la première circonscription, expert-comptable de formation, âgé de 51 ans. C’est sa troisième tentative pour la mairie des Abymes : il s’y était essayé en 2014 et 2020 (25,39 % des voix face aux 70,89 % de Jalton). Cette fois, il ouvre sa campagne dans une ambiance de fête électorale, avec ballons, fanions et discours mobilisateur. Le duel entre les deux hommes déborde largement la sphère municipale, leurs querelles s’étant déjà manifestées lors des législatives 2024. Éric Jalton est par ailleurs sous mise en examen depuis 2021 pour obtention de suffrages à l’aide de promesses et trafic d’influence, une procédure qui pèse sur la campagne.

- Gabrielle Louis-Carabin au Moule : un septième mandat en vue face à Justine Bénin

Figure la plus durable du paysage municipal guadeloupéen, Gabrielle Louis-Carabin, 79 ans, née le 20 février 1946 au Moule, brigue un septième mandat de maire dans sa ville natale. Adjointe au maire dès 1977, elle occupe l’écharpe de maire sans discontinuer depuis 1989, soit près de 37 ans de magistrature ininterrompue. Ancienne députée de la deuxième circonscription (2002–2017), elle a choisi en 2017 de renoncer au cumul pour se consacrer pleinement à sa commune. Ses priorités pour ce nouveau mandat portent sur la rénovation des bâtiments communaux, l’accompagnement de la jeunesse et la finalisation d’un centre dédié aux activités des jeunes à l’Iwana.

Face à elle, une rivale désormais familière : Justine Bénin, députée, conduit la liste « Ensemble unis pour Le Moule ». L’histoire entre les deux femmes est complexe : Justine Bénin a fait ses débuts en politique en 2008 sur la liste de Gabrielle Louis-Carabin elle-même, avant de suivre sa propre trajectoire vers le conseil régional, le conseil général, puis l’Assemblée nationale. En 2020, elle avait défié sa mentor dans les urnes sans parvenir à la déloger. En 2026, elle repart à l’assaut avec un programme axé sur cinq grands défis pour la commune. Ce duel entre une édile historique et son ancienne protégée devenue rivale illustre parfaitement les tensions générationnelles et les fractures internes à la gauche guadeloupéenne. Deux autres listes complètent le scrutin.

Un scrutin largement personnalisé, des partis politiques en retrait 

Le phénomène le plus frappant de ces municipales est sans doute la recomposition accélérée du paysage partisan. Longtemps piliers de la vie publique guadeloupéenne, les partis politiques voient leur influence bousculée par la montée des listes citoyennes. La Guadeloupe reste un territoire où les figures et les réseaux personnels priment souvent sur les étiquettes partisanes.

La Fédération guadeloupéenne du Parti socialiste (FGPS) est la formation locale la plus organisée en matière d’investitures municipales. Pour ce scrutin, son conseil fédéral, co-présidé par Hilaire Brudey et Élodie Babeu, a formalisé huit investitures directes : André Atallah à Basse-Terre, Jocelyn Sapotille à Lamentin, Jules Otto à Vieux-Habitants, Marie-Yveline Théobald-Ponchateau à Baillif, Loïc Martol à Pointe-à-Pitre, Sylvie Chammougon-Anno à Baie-Mahault, Nadia Carle-Martias à Capesterre-Belle-Eau, et Thierry Jean-Charles à Pointe-Noire. Au titre des soutiens (sans investiture officielle), la FGPS accompagne une dizaine d’autres listes, notamment celles de Jimmy Fausta à Trois-Rivières, Patrice Pierre-Justin au Gosier, Alphonse Guillaume à Deshaies, et Lydia Faro-Couriol à Sainte-Anne. C’est à cette échelle que l’on mesure la capillarité du réseau socialiste dans l’archipel, même si son influence a nettement diminué depuis son apogée sous Victorin Lurel.

Issu d’une scission socialiste menée dans les années 1990 par Dominique Larifla, le GUSR est la deuxième grande famille de la gauche guadeloupéenne. Il a dominé la vie politique régionale sous les deux mandats de présidence d’Ary Chalus. Pour ces municipales, le GUSR soutient notamment Michel Mado à Baie-Mahault, qui entend reprendre la commune dont son père Paul Mado a jadis été le maire. Le GUSR n’a pas publié de liste d’investitures aussi exhaustive que la FGPS, privilégiant les soutiens personnalisés et les alliances au cas par cas.

Lancé le 10 janvier 2026 à Baie-Mahault par Ary Chalus lui-même, ce nouveau mouvement politique a fait le choix délibéré de ne pas présenter de candidats investis aux municipales. La stratégie affichée est celle de la transmission et de la formation d’une nouvelle génération politique, avec l’objectif de préparer les régionales. Cette posture de retrait apparent ne doit pas tromper : Chalus lui-même conduit personnellement la liste à Baie-Mahault, son fief historique, créant une tension entre le discours officiel de non-intervention et l’engagement concret sur le terrain. L’Alliance guadeloupéenne joue donc un rôle discret mais réel, en soutenant sélectivement des candidats sans engager formellement le mouvement.

Ces municipales 2026 en Guadeloupe illustrent une démocratie locale vivante, parfois agitée, où les retours d’anciens édiles (Ary Chalus, Blaise Aldo) structurent profondément le scrutin. Le verdict est fixé au 15 mars au soir pour savoir les Guadeloupéens ont fait le choix de la continuité ou de la rupture.