Sécurité, lutte contre la vie chère, relance économique : dès son arrivée à la tête de l’administration territoriale de l’État en Martinique, en février 2025, Étienne Desplanques a fixé le cap. Face à la hausse alarmante des homicides, le préfet déploie une stratégie resserrée et revendique, dans le même temps, un ancrage assumé dans les réalités du territoire, avec la volonté d’inscrire l’action publique dans le temps long.
Pour Outremers360, Étienne Desplanques dresse le bilan des réponses engagées face à la violence armée, revient sur les premiers effets mesurables des dispositifs contre la vie chère, fait le point sur l’avancée du plan chlordécone et sur la gestion des échouages de sargasses. Il esquisse également les leviers économiques qu’il entend activer en 2026 pour renforcer la production locale, relancer l’investissement et restaurer la confiance.
Avec quarante homicides recensés en 2025, contre vingt-neuf en 2024, la Martinique affiche un taux d’homicides inédit. Face à cette situation, l’État a déployé dès juin 2025 une « triple stratégie » : empêcher l’arrivée des armes, saisir à terre et remonter les filières. Mais vous reconnaissez que les tentatives d’homicide mettent les enquêteurs sous pression. Quel est le constat aujourd’hui ?
La sécurité est la première préoccupation des Martiniquais et donc ma première priorité. L’année 2025 a été marquée par un lourd bilan : 40 homicides, dont 34 par arme à feu. Nous avons tous en mémoire le triple homicide du 11 mai dernier à Fort-de-France, qui a profondément touché les Martiniquais. Il y a indéniablement une hausse de la violence depuis au moins quatre ans.
Mais il faut aussi donner une image plus contrastée. Si les homicides sont en hausse sur 2025, nous avons stabilisé les vols à main armée, fait baisser les tentatives d’homicide et constaté une nette baisse des cambriolages et des vols.
La majorité des homicides répondent à deux schémas récurrents : des règlements de comptes entre individus déjà connus des services de police, ou des vols à main armée qui dégénèrent, souvent pour des butins limités.
La hausse des homicides s’explique, par ailleurs, par deux phénomènes conjoints : l’augmentation du trafic de stupéfiants, alimentée par la hausse de la production de cocaïne en Amérique du Sud, notamment en Colombie et l’émergence, depuis trois à quatre ans, d’un trafic d’armes neuves, principalement en provenance des États-Unis, qui s’est diffusé à l’échelle de l’arc antillais. Initialement liées aux réseaux de stupéfiants, ces armes se sont progressivement disséminées dans la petite délinquance martiniquaise. Les règlements de comptes et les vols à main armée sont désormais commis très majoritairement avec ces armes à feu, contribuant à la hausse des homicides et suscitant une vive inquiétude.
J’ai donc mis en place une stratégie qui repose sur trois piliers. Le premier, consiste à réduire et entraver les arrivées d’armes et de stupéfiants en Martinique. Depuis le mois de février, grâce au renfort de gendarmes mobiles, nous avons déployé des opérations de contrôle du trait de côte, notamment la nuit, sur des zones de débarquement potentielles. C’est l'opération Scotopelia qui donne de bons résultats : une trentaine de yoles, pour beaucoup en provenance de Sainte-Lucie, ont été interceptées, avec de la drogue, des armes, des munitions, mais aussi des produits de contrebande comme du lambis et des cigarettes. Depuis l’été, deux radars côtiers, au nord et au sud, sont opérationnels. Ils ont permis des saisies qui auraient été difficiles sans ces équipements. En 2026, nous déploierons également un drone, qui survolera le canal entre la Martinique et Sainte-Lucie. Les actions en haute-mer sont menées conjointement par la Marine nationale et les douanes. 2025 a été une année record dans la zone Caraïbe, avec 35 tonnes de cocaïne saisies. Preuve s’il en est de l’ampleur du trafic, mais également de la qualité des échanges de renseignements avec nos partenaires étrangers.
Le deuxième pilier vise le renforcement de nos capacités d’enquête, pour saisir un maximum d’armes à terre et remonter les filières. En 2025, nous enregistrons une augmentation de 60 % des saisies d’armes à feu : nous sommes passés de 182 armes saisies à 292. Les renforts d’enquêteurs annoncés en juillet dernier sont, pour l’essentiel, opérationnels permettant ainsi de compléter les équipes et de créer deux groupes dédiés au trafic d’armes, l’un en gendarmerie, l’autre en police, avec des enquêteurs spécifiquement affectés à cette problématique. En fin d’année 2025, nous avons mené plusieurs belles opérations. Des filières entières ont été démantelées, de la mule, aux individus qui confectionnent les paquets de cocaïne jusqu’aux commanditaires. Ce sont des premiers succès qui confirment la pertinence de la stratégie.
Nous avons encore des marges de progrès importantes sur la lutte contre le blanchiment. Ce sera une priorité pour 2026 car c’est un domaine complexe, qui exige des enquêtes de long cours. Mais les forces de sécurité intérieure, les magistrats et moi-même sommes alignés pour obtenir des résultats, et mieux comprendre les mécanismes de blanchiment en Martinique.
Le troisième pilier a pour objectif de durcir le port et l’aéroport, qui sont des points de sortie de la cocaïne. À partir de la mi-2026, nous devrions disposer de deux scanners millimétriques à l’aéroport, notamment pour lutter contre les « mules à corps », ces personnes qui dissimulent de la cocaïne sous leurs vêtements.
Sur le port, un scanner mobile est opérationnel depuis la rentrée 2025, opéré par les douanes. Par ailleurs, avec le Grand Port Maritime, nous avons une feuille de route d’investissements à court terme pour renforcer la sécurisation et rendre le port plus étanche aux tentatives de pénétration.
Dans ce contexte, la coopération avec les États de la zone, qui sont tous confrontés aux mêmes problématiques, est un volet essentiel. Nous avons eu des avancées en 2025, notamment avec un accord pour faciliter les contrôles dans le canal maritime entre la Martinique et Sainte-Lucie. Nous souhaitons engager aussi une approche plus globale avec la Guadeloupe et Saint-Martin, et d’autres partenaires régionaux, comme la Dominique, Trinidad-et-Tobago ou la Barbade.
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Dès votre prise de fonction en 2025, vous avez fait de la lutte contre la vie chère une priorité. Contrôles, dialogue avec les acteurs économiques, suivi des prix : quel bilan concret pouvez-vous dresser aujourd’hui ? A-t-on des résultats mesurables, et que faudra-t-il amplifier en 2026 ?
Le protocole d’accord de lutte contre la vie chère a été signé le 16 octobre 2024. A mon arrivée, ma priorité a été de respecter les engagements pris par l’État. En janvier 2025, la collectivité territoriale de Martinique (CTM) a réduit à zéro l’octroi de mer sur 50 familles de produits. En mars, l’État a fait de même sur 69 familles, soit plus de 6 000 produits.
Les acteurs de la grande distribution ont également fourni un effort sur leurs marges. Les agents du service de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (CCRF) ont procédé à des relevés de prix minutieux et objectivé une baisse d’un peu plus de 10 % dans les hypermarchés sur les familles de produits concernées. Cette baisse est réelle. Et, plus largement, l’inflation en 2025 a été plus faible en Martinique que dans les autres territoires ultramarins. Ce qui démontre que le protocole a contribué à contenir l’inflation.
J’ai également souhaité rénover le dispositif Bouclier Qualité Prix (BQP) qui était reconduit d’année en année sans être vraiment interrogé. J’ai voulu le pousser au maximum de ses capacités et élargir son champ d’action aux réalités des ménages. Ainsi en 2025, le BQP est passé de 134 à 180 produits, avec des produits plus pertinents parce que plus consommés. Nous avons aussi intégré des fournitures scolaires, et nous nous sommes inspirés de La Réunion pour créer un BQP dédié aux produits de bricolage.
Mon objectif, dès le premier semestre 2026, est de tenter la création d’un BQP dédié à l’automobile : des services de base, des produits d’entretien, voire certaines pièces. C’est une négociation complexe, mais une dynamique se met en place. En 2026, je veux aussi m’intéresser aux tarifs bancaires. Car bien qu’il y ait eu un rapprochement des tarifs bancaires par rapport à ceux de l’Hexagone, je constate que quelques divergences subsistent sur certaines prestations que je n’explique pas et qui mériteraient que tous les acteurs bancaires jouent le jeu.
Enfin, nous attendons beaucoup des travaux de l’Autorité de la concurrence sur la chaîne de distribution en particulier dans l’alimentaire qui nous aideront à identifier les marges de manœuvre et les actions à mener. La pression de contrôle restera forte en 2026 notamment sur les produits de grande distribution. Enfin, le projet de loi sur la vie chère, en cours d’examen au Parlement, apportera des dispositions très utiles pour la Martinique, notamment sur l’efficacité du BQP et les mécanismes de sanction.
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Le Plan Chlordécone IV s’est accéléré en 2025 avec des projets locaux soutenus par l’État. Un an après, quels résultats tangibles voyez-vous pour les populations, en matière de santé et d’alimentation ? Et quelles priorités opérationnelles fixez-vous pour 2026 afin de restaurer une confiance encore fragile ?
La chlordécone est un scandale environnemental, et l’État a sa part de responsabilité, c’est indéniable. La stratégie chlordécone est une feuille de route qui doit mobiliser tous les acteurs martiniquais : elle n’est pas la stratégie de l’État, mais de tous les Martiniquais. Elle représente près de 130 millions d’euros jusqu’en 2030, avec l’objectif de tendre vers le « zéro chlordécone » dans l’alimentation, de protéger la santé, de prendre en charge les impacts et d’améliorer les connaissances.
Les résultats sont tangibles. En 2025, près de 5 000 contrôles ont été effectués, avec 100 % de conformité pour l’eau et 98 % pour les produits alimentaires. Mais il faut rester très vigilant sur les 2 % restants, souvent liés au secteur informel, notamment certains produits de la mer vendus en bord de route.
Autre avancée très concrète : la chlordéconémie (le test de dosage de chlordécone dans le sang), un dispositif gratuit, sans ordonnance, ouvert à tous les Martiniquais a connu un succès important, avec 60 000 analyses réalisées, permettant d’identifier environ un millier de personnes nécessitant un suivi personnalisé.
Enfin, le fonds d’indemnisation des victimes de pesticides est ouvert aux ouvriers agricoles. En Martinique, plus de 180 dossiers ont été reçus, dont au moins 140 reconnaissances en maladie professionnelle. Un dispositif encore insuffisamment connu, que les pouvoirs publics entendent désormais rendre plus accessible afin d’en élargir l’usage.
En 2025, un partenariat a été noué avec l’association des maires afin de renforcer l’action de terrain. Dans ce cadre, un appel à projets a été lancé à destination du tissu associatif, permettant d’accompagner 19 initiatives locales dédiées à la sensibilisation et à la prévention.
En 2026, la Martinique accueillera un colloque scientifique national associant chercheurs et acteurs locaux, destiné à nourrir la réflexion sur l’avenir de la recherche dans ce domaine. Cette même année, une évaluation indépendante de la stratégie chlordécone sera engagée, afin de préparer les orientations à partir de 2030.
Comment l’État entend-il répondre, dans le contexte actuel, à la recrudescence des échouages de sargasses en Martinique, alors que leurs impacts sanitaires, environnementaux et économiques continuent de s’aggraver pour les populations et les communes les plus exposées ?
L’année 2025 a été marquée par des échouages de sargasses d’une ampleur inédite : les spécialistes estiment à près de 70 % l’augmentation des volumes sur la zone Atlantique. Face à des nuisances accrues, l’amélioration de l’efficacité de la collecte, en mer comme à terre, s’impose désormais comme une évidence.
Mais nous ne partons pas de rien. En Martinique, l’État a collecté 7 700 tonnes de sargasses en mer, contre 1 500 tonnes en 2024. La collecte en mer a montré son efficacité, même si elle est coûteuse : près d’un million d’euros y ont été consacrés. En 2026, au vu des prévisions, le dispositif sera renforcé par un nouveau Sargator, de plus grande capacité, et sera déclenché plus tôt dans l’année.
L’État soutient aussi les communes, qui ont la responsabilité du ramassage à terre, via le GIP Sargasses et le financement de chantiers d’insertion. Au total, c’est près de 6 millions d’euros mobilisés chaque année en Martinique sur l’ensemble de la chaîne, des ateliers de chantier d’insertion pour la collecte à terre jusqu’au ramassage en mer
La priorité porte désormais sur la remise en état des barrages existants et le déploiement de nouveaux dispositifs. Lorsqu’ils sont correctement installés, ces ouvrages se révèlent efficaces. Deux barrages doivent être posés dans les prochaines semaines au Robert, tandis que trois autres sont en cours de préparation, pour un déploiement attendu au printemps. Un comité dédié aux barrages, piloté par le sous-préfet, se réunit régulièrement afin d’accélérer leur mise en œuvre. En parallèle, une mobilisation accrue des fonds européens, notamment du FEDER, est recherchée pour financer les barrages, la collecte et des solutions innovantes adaptées aux zones les plus contraintes, comme les mangroves.
2026 sera l’année du bilan du plan Sargasses II, dont la mission d’inspection est en cours. L’objectif est que le gouvernement puisse arrêter un Plan sargasses III qui permette d’identifier des marges de progrès, notamment sur le stockage, et sur l’amélioration de la prise en charge sanitaire, en particulier pour les publics vulnérables.
Cette problématique dépasse largement le seul territoire martiniquais et s’inscrit dans une dynamique régionale. Une coopération est engagée, portée notamment par l’implication active du Conseil régional de Guadeloupe. Plusieurs États de la zone, dont la Grenade, s’intéressent par ailleurs aux dispositifs déployés en Martinique, en particulier à la collecte en mer, qui constitue une spécificité locale.
En parallèle, des projets de valorisation à court terme sont à l’étude, comme la production de terreau à partir d’un mélange de sargasses et de déchets verts. Des expérimentations doivent être lancées avec l’objectif d’une première production effective dès cette année, dans le respect des normes environnementales et du cadre réglementaire. Ce serait une première en Martinique.

Vous insistez sur la nécessité de renforcer la production locale et de faire évoluer un modèle très dépendant des importations. Quelles actions engagées en 2025 commencent réellement à produire des effets ? Et en 2026, quels secteurs ou leviers seront prioritaires pour créer davantage de valeur et d’emplois ?
L’économie martiniquaise a subi un choc avec la crise sociale du second semestre 2024. Elle a redémarré, mais 2025 reste atone et n’a pas retrouvé son niveau d’avant-crise sociale, celui de 2023. Certains secteurs sont très touchés, en particulier le bâtiment et les travaux publics.
Dans ce contexte, une aide d’urgence a été débloquée par le ministre des Outre-mer. Nous avons finalisé l’instruction des dossiers et plus de 500 entreprises, notamment de petites entreprises, ont pu bénéficier d’une aide de trésorerie après des pertes de chiffre d’affaires importantes.
Pour 2026, l’enjeu central est de restaurer la stabilité et la confiance afin de relancer l’investissement et l’emploi. La relance du secteur du BTP constitue une priorité, en particulier à travers les projets de logements sociaux, largement financés mais encore trop souvent bloqués au stade des études. L’État entend travailler étroitement avec les professionnels du BTP et les bailleurs pour accélérer les mises en chantier et lever les freins identifiés, qu’ils soient financiers, fonciers ou liés à des appels d’offres infructueux. Je serai particulièrement attentif aux projets de rénovation parasismique portés par les collectivités, notamment les écoles, appelés à se concrétiser dès le début des nouveaux mandats municipaux.
Autre levier identifié, le tourisme demeure un secteur stratégique pour la création de valeur locale. Après une décennie marquée par la fermeture de plusieurs grands établissements hôteliers, certains projets méritent aujourd’hui un accompagnement renforcé. Au-delà du soutien aux investissements, il s’agit aussi de créer un environnement plus favorable aux acteurs du secteur. Des échanges sont en cours avec la CTM afin de structurer, dans les prochains mois, une stratégie touristique opérationnelle.
Le développement industriel constitue également un axe de travail identifié. Le territoire compte de belles pépites, notamment de jeunes entreprises, soutenues par le plan France 2030 notamment dans l’agroalimentaire et la cosmétique à partir de ressources locales. L’enjeu est désormais de créer davantage de valeur sur place, en s’appuyant sur les avantages comparatifs de la Martinique tels que la biodiversité, la diversité agricole et les savoir-faire locaux.
En parallèle, en 2026, je souhaite que la structuration de la filière végétale. Si la filière animale contribue déjà de manière significative à la consommation locale de viande, le potentiel du végétal reste sous-exploité, faute d’organisations solides reliant producteurs et distribution. Des modèles éprouvés, comme celui de La Réunion, peuvent servir d’inspiration. Cette dynamique passera également par la mobilisation de terres aujourd’hui en friche, dans une logique claire : une terre agricole est faite pour être cultivée.
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Je veux battre en brèche un discours trop décliniste. Il faut se méfier des prophéties auto-réalisatrices : à force de parler du déclin, on finit par le fabriquer. Si la Martinique est confrontée à un recul démographique et à des fragilités structurelles, le territoire dispose également de talents, d’une jeunesse et d’atouts sur lesquels il peut s’appuyer. Il n’y a aucune raison pour que la Martinique ne puisse retrouver un chemin de croissance économique durable.























