La série hebdomadaire des personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer continue sur Outremers 360. Nous revenons aujourd’hui sur le parcours de Célimène Gaudieux, née esclave et devenue l’égérie des débuts de la chanson réunionnaise, avec un mélange d’humour, d’autodérision, et de critique acerbe de la société coloniale de l’époque plus connue par son prénom «Celimène» devenue un symbole d'émancipation et de fierté pour La Réunion.
Célimène, alors appelée Marie-Monique, naît esclave le 20 avril 1807 à Saint-Paul. Elle est la fille d’un père blanc créole, Louis Edmond Jeance (ou Louis Edmond Jans selon certains biographes) et d’une mère esclave nommée Candide, surnommée Marie-Candide, née vers 1790. Son père affranchit cette dernière en 1811, ainsi que ses deux filles (Marie-Monique et Marie-Cécile). Il emploie sa maîtresse comme domestique et l’épousera finalement en 1830, contre les conventions et les lois de l’époque régies par le code Colbert.
En janvier 1837, Marie-Monique, qui se fait appeler Célimène, donne naissance à une fille dont le père, un Français du nom de Ferdinand Lebreton, décède au mois d’août de la même année. Elle épouse en secondes noces un gendarme originaire de Dordogne, Pierre Gaudieux, avec qui elle aura six autres enfants. Le couple dispose d’une petite propriété héritée de la mère de Célimène, « libre de couleur », où travaillent une demi-douzaine d’esclaves. En 1850, ils acquièrent une auberge à La Saline grâce aux indemnités versées à Célimène par le gouvernement français après l’abolition, conformément à la loi d’indemnisation du 30 avril 1849, en tant qu’ancienne propriétaire d’esclaves.
Des chansons pleines d’humour à l’auberge
Mais en 1852, Pierre Gaudieux décède de la variole. Célimène est alors seule aux manettes de l’Auberge. Volontariste, elle apprend seule à lire et à écrire, et commence à rédiger des poèmes en créole ou en français. Elle se met à divertir sa clientèle en fredonnant des airs pleins d’humour, accompagnée de sa guitare. Dans ses chansons, elle dénonce avec vivacité les travers de la société coloniale, tournant en dérision les élus, les grands propriétaires et la persistance des préjugés de couleur que l’abolition n’a pas suffi à effacer. L’enseigne de son auberge donne d’ailleurs le ton dès l’entrée : « Hôtel des hommes d’esprit, les imbéciles doivent passer sans s’y arrêter ».
Dans les années 1860, Célimène devient une figure populaire de La Réunion, reconnue par de nombreuses personnalités de l’île et de gens de lettres. Sa réputation grandit et est reconnue comme telle par la presse et les chroniqueurs du territoire. Elle est ainsi évoquée par Louis Simonin dans la revue à diffusion nationale Le Tour du Monde, et immortalisée avec sa guitare par une gravure d’Antonin Roussin pour son Album de La Réunion de 1862.
On l’appelle dorénavant « la muse des trois bassins » et l’on se bouscule dans son établissement. Mais le destin frappe cruellement l’île. En 1863, La Réunion est secouée par trois cyclones, un tremblement de terre, plus l’éruption du Piton de la Fournaise, entraînant une importante crise économique. Célimène est obligée de revendre son auberge en 1863. Très fatiguée et malade, elle s’installe alors dans la commune de Saint-Paul à l’hospice des indigents, où elle décède le 13 juillet 1864.
L’histoire la redécouvre dans les années quarante. Peu de ses chansons ont été consignées (voir ci-dessous), mais des chercheurs ont interrogé les anciens pour connaître les paroles de la compositrice. Il en reste peu mais certaines ont été récupérées.
Depuis les années 1990, elle est vue comme une pionnière de la culture populaire réunionnaise, et une inspiration pour de nombreux artistes locaux comme les musiciens Laurent Horau et Patrick Sida qui baptisent leur duo « Célimène » en 1996, ou le chanteur Jim Fortuné qui lui dédie sa chanson « Célimène ».
Aujourd’hui, Célimène est devenue une figure emblématique de la culture réunionnaise. Son nom a été attribué à plusieurs lieux de l’île (un piton volcanique, collège, école maternelle, square…), ainsi qu’à un prix récompensant les artistes réunionnaises dans le domaine de la peinture, de la sculpture et de la photographie, créé par le Conseil départemental en 2005, lequel a ajouté un prix Célimène Junior destiné aux élèves de collège en 2017.
Image par ses origines de la complexité de la société réunionnaise, femme debout » qui n’hésitait pas à se moquer des hommes et des pouvoirs établis, artiste autodidacte reconnue de son vivant, Célimène est aujourd’hui un symbole d’émancipation et de fierté pour tout le territoire.
L'autoportrait de Célimène, par l’autrice : « Je suis cette vieille Célimène, Très laide, mais non pas vilaine. Je suis une pauvre créole, Qui n’a pu aller à l’école, Légère en conversation, Mais pas du tout en action ; J’ai la tête remplie de vers, Que je fais à tort et à travers. Trop froissée, je satirise L’impoli qui me ridiculise. Et jamais je me déguise. Je fais connaître le ridicule, Aux bigots je fais sauter la bascule, Il faut que celui qui avance recule, Reste honteux, gobe la pilule. Je respecte les vrais dévots, Mais je crains beaucoup les bigots. Avec les fous je fais la folle, Avec les sots, je fais la sotte ; Et jamais ne perds la boussole ; Pour éviter les avaries, Les grandes, les gros et les petits, Blancs, noirs ou gris sont mes amis. J’admire l’aristocratie, J’aime et plains la démocratie, Car j’appartiens à la dernière, Mais je respecte la première, Car ma vie n’a pas été que fleurs ; Dans mes plus grands fonds de douleurs, Les mains de toutes les couleurs Sont venues essuyer mes pleurs.. » |
PM
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