C’est officiel : Lionel Guérin a été nommé, mercredi soir à Papeete, directeur général de la compagnie à la Tiare. Ancien commandant de bord et dirigeant au sein du groupe Air France, Lionel Guérin quitte donc le conseil d’administration d’Air Tahiti Nui pour en prendre sa direction, sans toutefois renoncer à la présidence de la SAS Natireva, société d’exploitation d’Air Moana, non sans inquiétudes du côté d’Air Tahiti, la compagnie domestique historique et partenaire d’Air Tahiti Nui. À la tête de cette dernière, Lionel Guérin aura pour mission d’apaiser les tensions sociales et la mettre « en ordre de bataille » pour mieux faire face à la concurrence. Un sujet de notre partenaire Radio 1 Tahiti.
Lionel Guérin est le nouveau directeur général d’Air Tahiti nui. Le conseil d’administration de la compagnie, réuni ce mercredi jusque tard dans la soirée, a confirmé cette nomination. Il prend la suite de Philippe Marie, nommé PDG de la compagnie internationale polynésienne en juillet 2024 par Moetai Brotherson et dont les fonctions ont été cantonnées à la direction générale depuis mars 2025, en application des nouvelles règles de gouvernance des sociétés d’économie mixte, et avec la nomination du Président du conseil d’administration, Hiro Arbelot.
Ancien commandant de bord, Lionel Guérin a un CV très fourni de dirigeant de l’aérien : il a notamment officié en tant que PDG de Transavia puis au sein du groupe Air France, dont il a été le directeur général délégué et dont il a piloté la filiale régionale « HOP ! ». Une carrière qui, en plus de liens familiaux avec la Polynésie, avait expliqué son arrivée, fin 2024, aux commandes d’Air Moana, puis sa nomination, quelques mois plus tard, au sein du conseil d’administration d’Air Tahiti Nui. « C’est un grand professionnel de l’aérien, il l’a démontré en sauvant littéralement Air Moana », expliquait début janvier le président Moetai Brotherson.
« Cloisons étanches » avec Air Moana
Cette nomination, évoquée depuis plusieurs mois, aurait déjà dû être actée voilà deux semaines. Mais un premier conseil d’administration avait dû être repoussé après des retards de transmission de l’avis de l’Assemblée territoriale sur l’arrêté sortant le futur DG du conseil d’administration. Le texte a finalement été publié ce mercredi matin, et prévoit bien son remplacement par la directrice du budget Sandra Shan Sei Fan, en plus de l’entrée au CA du président de la commission des finances de l’Assemblée territoriale, Tematai Le Gayic.
Lors du conseil d’administration, certains représentants des actionnaires privés -largement minoritaires face au Pays et ses 85% du capital-, dont celui d’Air Tahiti -compagnie domestique historique et concurrente d’Air Moana-, ont soulevé des objections sur le cumul de fonctions de Lionel Guérin. Car le nouveau directeur général avait déjà annoncé qu’il conserverait la présidence de la SAS Natireva, société d’exploitation d’Air Moana, malgré ce nouveau mandat.
La loi ne fixe pas d’incompatibilité en la matière, visant seulement le cumul de fonctions exécutives entre Société d’Économie Mixte (comme Air Tahiti Nui) et Société Anonyme. Mais Air Tahiti, important partenaire d’Air Tahiti Nui dans la coordination des vols internationaux et domestiques ou dans les services au sol, peut craindre que le nouveau dirigeant ne se serve de ses fonctions pour favoriser le développement de son concurrent inter-îles.
« Je comprends tout à fait qu’ils posent des interrogations », explique Moetai Brotherson à la sortie de la réunion. « Ça a été le rôle du président du conseil d’administration de répondre, avec les mécanismes qui sont mis en place pour qu’il y ait des cloisons étanches entre les différents domaines. Il faut absolument que le DG ne soit pas partie prenante dans les relations que peut avoir ATN avec les compagnies aériennes domestiques ». Des mesures similaires auraient été prises du côté d’Air Moana.
Le président du Pays explique par ailleurs que Natireva est gérée « au jour le jour » par les deux DGA spécialisés sur l’exploitation et le commercial. La fonction de président, d’après lui, « n’occupe pas 100% du temps » du nouveau dirigeant. « J’ai appris à connaître la capacité de travail de M. Guérin », ajoute-t-il. « Et je n’ai aucun doute sur sa capacité à être complètement efficace à la direction générale d’ATN ».
Des tensions sociales à apaiser
Reste à savoir si ce sera suffisant pour lever les craintes, du côté d’Air Tahiti. Des inquiétudes, et même davantage, ont aussi été exprimées, avant cette nomination, du côté du personnel de la compagnie Air Tahiti Nui. Dans une lettre aux administrateurs, et à de nombreux responsables institutionnels et élus, plusieurs représentants syndicaux de la compagnie, surtout représentatifs du personnel au sol, s’étaient inquiétés d’une nomination « manifestement programmée » par Hiro Arbelot.
Un ancien pilote, lui aussi, accusé de manque de transparence, d’attitude revancharde et clanique et dont plusieurs décisions prises ces derniers mois sont pointées du doigt. Si d’autres syndicats, du côté des pilotes et des PNC, avaient jugé la missive « alarmiste », les auteurs de la première missive, attirant des signatures supplémentaires, avaient de nouveau appelé Moetai Brotherson à la vigilance début février sur les « dysfonctionnements » observés ces derniers mois. En rappelant au passage que le personnel au sol, historiquement moins revendicateur, était aussi majoritaire dans le personnel.
Le nouveau directeur général arrive donc dans un contexte très tendu socialement. Et apaiser les tensions fait partie de ses « missions premières », assure Moetai Brotherson. « Je crois qu’une des grandes forces de M. Guérin du fait de son expérience de plus de 40 ans dans l’aérien, c’est à la fois d’être un vrai professionnel de l’aérien mais aussi d’avoir un sens aigu du management », reprend le président du Pays. « Et on attend de lui qu’il arrive justement à remobiliser les équipes autour de l’objectif commun qui est de faire que notre compagnie « To tatou Manureva » continue à voler et que ses ailes puissent s’étendre ».
D’une posture « quasiment résignée » à une mise « en ordre de bataille »
Le dirigeant prend aussi les manettes d’une compagnie souvent décrite comme étant à un « tournant » de son histoire. Les parts de marché d’Air Tahiti Nui, toujours majoritaire sur la desserte de Tahiti, ont été peu à peu grignotées par la concurrence internationale qui, à la faveur de l’ouverture du ciel puis de la période Covid, a fait baisser les prix malgré les sursauts des cours du carburant, et multiplié les fréquences malgré une capacité hôtelière qui progresse peu. Résultat : la société d’économie mixte accumule les pertes depuis 2019.
Plusieurs grands chantiers ou grandes réflexions ont été lancés, sur les destinations -la liaison vers Seattle vient d’être fermée, Sydney doit rouvrir en fin d’année, et beaucoup d’autres options ont été évoquées-, sur la flotte -que le conseil d’administration veut « adapter » voire entièrement renouveler avec l’aide du Pays- sur sa stratégie commerciale et sur ses partenariats, puisque le Pays cherche toujours à faire entrer au capital un grand acteur privé de l’aérien international… À Lionel Guérin d’accompagner ces chantiers, potentiellement coûteux, auprès de Hiro Arbelot, tout en redressant la barre sur le plan commercial.
Le conseil d’administration a avant tout demandé au nouveau DG de la « combativité ». « Ce que j’ai pu observer à mon arrivée aux fonctions de président du Pays en 2023, c’est qu’on était un peu dans une posture quasiment « résignée », où on constatait que la concurrence prenait des parts de marché, mais on n’était pas plus agressif que ça », explique Moetai Brotherson. « Donc je pense qu’au niveau commercial, et sur plusieurs champs de décision, il faut que la compagnie se mette en ordre de bataille. Et c’est ce dont je suis convaincu que monsieur Guérin arrivera à mener ».
À noter enfin que la limite d’âge prévue dans le règlement intérieur d’Air Tahiti Nui doit être révisée pour permettre à Lionel Guérin, 69 ans, de continuer à exercer ses fonctions de directeur général au-delà du mois d’avril. Une assemblée générale extraordinaire est prévue en mars en même temps qu’un nouveau conseil d’administration qui doit traiter de plusieurs points « stratégiques » pour la compagnie.
Charlie René pour Radio 1 Tahiti























