À Mayotte, Hannah Dominique et son équipe font d'Habit'Âme un modèle d'innovation solidaire

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À Mayotte, Hannah Dominique et son équipe font d'Habit'Âme un modèle d'innovation solidaire

À 34 ans, Hannah Dominique, gérante et cofondatrice d'Habit'Âme, vient d'intégrer le Top 40 Outre-mer 2025 de l'Institut Choiseul en partenariat avec la Bred, qui distingue les jeunes leaders ultramarins de moins de 40 ans. Depuis Mayotte, Habit'Âme, entreprise de l'économie sociale et solidaire, recycle les déchets plastiques pour en faire des matériaux de construction, tout en formant des personnes éloignées de l'emploi. Un projet collectif qui cumule distinctions nationales et internationales, faisant de Mayotte, un modèle d’innovation solidaire.

 

C'est en 2016 qu'Hannah Dominique découvre Mayotte pour la première fois. La jeune femme de 25 ans, jusqu'alors dans le secteur de l'audit financier dans l'Hexagone, traverse une période de questionnement sur le sens de son travail et aspire à « plus d'impact, plus de valeur ajoutée sociale » dans sa profession. L'année précédente, un congé solidaire à Madagascar lui avait fait découvrir l'océan Indien. « J'avais adoré Madagascar et à Mayotte j'ai retrouvé tout ce que j'avais adoré là-bas : ce côté  accueillant, chaleureux, une entraide, une solidarité entre personnes », se souvient-elle. 

À Mayotte, Hannah Dominique entame alors un service civique auprès d'enfants déscolarisés et mesure le fossé entre ses représentations et la réalité du terrain. « Avec mes filtres de l'Hexagone, je ne m'attendais pas à cette réalité : dans un département français, des milliers d'enfants déscolarisés. Il y avait tellement à faire », confie-t-elle. Mais au-delà du constat social, c'est un véritable coup de cœur pour le territoire qui s'impose. Cette expérience bouleverse sa trajectoire professionnelle. De retour dans l'Hexagone après son service civique, elle abandonne définitivement l'audit pour se former dans l'économie sociale et solidaire.

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 La naissance d'Habit'Âme

 En 2021, diplômée d'un master en gestion des structures de l'ESS, Hannah Dominique revient à Mayotte avec un projet mûri pendant ses années d'études : recycler les déchets plastiques pour améliorer les conditions de vie localement. Sur place, une rencontre décisive va tout changer. Hannah Dominique fait la connaissance de Nadine Séon, architecte passionnée par la construction bioclimatique et les matériaux locaux. « On discute et elle avait cette sensibilité de vouloir agir justement sur une construction qui soit avec beaucoup de matériaux locaux... Il fallait aussi  dépolluer l'île, essayer de lutter contre l'exclusion sociale... », se souvient la jeune femme. La complémentarité est immédiate. « Elle me dit tout de suite, mais non, ça ce n'est pas possible à cause des normes... Me parle de ceci, me dit de faire attention à cela... ». Le projet commence à se structurer ainsi. 

De fil en aiguille, ils sont cinq cofondateurs : Nadine Séon, Matthieu Cozon, Camille Abdourazak, Chahine Mohamed et Hannah Dominique. L'équipe est solide : trois architectes, un expert en insertion sociale et une gestionnaire économique. Elle se met au travail avec trois objectifs : lutter contre l'habitat insalubre, revaloriser les déchets plastiques localement, et former les personnes éloignées de l'emploi. « Le but ultime d'Habit'Âme, c'est la création de logements modulables en plastique recyclé, accessibles à tous. Cela nécessite des années de recherche et développement ».

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 Mais en  juin 2023, L'aventure collective sera marquée par un drame. Nadine Séon est victime de féminicide. Son corps n'a jamais été retrouvé. « Elle n'aura jamais vu le départ d'Habit'Âme puisqu'elle est morte avant l'arrivée de nos machines », confie Hannah Dominique. « C'est pour cela aussi qu'on s'accroche même quand ça ne va pas. C'est son héritage. Pour le respect de sa mémoire, on est obligé de se battre encore plus. C'était une personne discrète, qui n'aimait pas du tout être sous la lumière des projecteurs ».

 Habit'Âme en action

Discrétion et humilité. C'est ce qui pourrait également caractériser Hannah Dominique, qui se dit assez surprise de sa nomination au Top 40 Outre-mer 2025 des jeunes leaders ultramarins, publié il y a quelques semaines par l'Institut Choiseul. « J'avoue que je ne me vois pas comme ça. Pour moi, ce n'est pas moi qui dois être mise en avant mais plutôt le projet car c'est une aventure collective ». Et il faut dire que les distinctions s'accumulent pour le projet collectif. En 2023 déjà, l'entreprise a été lauréate du programme French Tech Tremplin Incubation, lauréate régionale Outre-Mer du concours Talents des Cités et a remporté le prix de la Banque des Territoires au niveau national du concours Talents des Cités. Elle a également décroché le prix innov'ACTION 976 & Start-up Weekend pendant la Semaine de l'Innovation à Mayotte, ainsi que le grand prix de l'appel à manifestation d'intérêt (AMI) « innovation sociale » au niveau national, assorti d'une dotation de 100 000 euros. L'entreprise a aussi participé à la grande exposition du Made in France à l'Élysée et reçu le prix Innovation Outre-mer « recycling ». 

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En 2025, Habit'Âme a remporté le prix GreenTech Innovation au salon Viva Technology, dans la catégorie économie circulaire. « Nous sommes toujours heureux lorsque le projet est primé, car au-delà de notre entreprise, c'est aussi le territoire mahorais et plus largement les Outre-mer qui sont récompensés ». Depuis, l'entreprise a obtenu un agrément « Entreprise d'insertion » et emploie aujourd'hui 12 personnes, dont 6 salariés en insertion, des encadrants permanents en CDI et deux apprentis. Opérationnelle depuis le 30 novembre 2024, la micro-usine a déjà recyclé plus de 13 tonnes de déchets plastiques malgré les perturbations causées par le cyclone Chido. « Notre capacité de production à plein régime dans les conditions idéales, c'est 80 tonnes annuelles, mais c'est une micro-usine », précise la gérante. Les premiers mobiliers urbains et plaques pour cuisines et aménagements divers ont été commercialisés avec succès. Parallèlement à la production, Habit'Âme déploie un important volet pédagogique. Depuis 2023, 50 classes mahoraises ont été sensibilisées au recyclage, que ce soit dans leurs établissements ou lors de déplacements à l'atelier.

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La prochaine étape ? Un déménagement sur un terrain de 500 m². L'objectif étant d'investir pour développer la capacité de production et atteindre 250 tonnes annuelles de déchets plastiques recyclés. « Nous voulions montrer que c'était possible. Désormais, l'ambition c'est de voir plein de réalisations en plastique recyclé dans Mayotte, de gérer de manière beaucoup plus responsable les déchets, que ce soit dans les travaux ou au niveau personnel… Que cela devienne quelque chose de normal, de logique et d'inné ».