Littérature : Patrick Chamoiseau raconte sa genèse intimiste d’écrivain créole

Littérature : Patrick Chamoiseau raconte sa genèse intimiste d’écrivain créole

Après les magnifiques « Manifestes », écrits principalement à deux mains avec feu Edouard Glissant et réédités en un seul volume au mois de février, le Prix Goncourt 1992 Patrick Chamoiseau vient de publier « Le conteur, la nuit et le panier », aux Editions du Seuil. Un livre très personnel qui part de la figure du conteur créole pour ensuite repenser les œuvres d’Aimé Césaire et de Glissant, entre autres, et de réfléchir sur la notion même de littérature.

Quel titre étrange, réunissant tout à la fois l’humain, la profondeur cosmique et la matière. Sans doute parce son auteur se revendique de cette pensée rhizome, aux racines multiples, chère à l’écrivain martiniquais Edouard Glissant, qui nous fait percevoir le monde dans toute sa richesse et sa complexité. « Le conteur, la nuit et le panier » ne déroge justement pas au foisonnement de l’existence, et tente d’en explorer les interstices. 

« Cette énigme indépassable »

Et en premier lieu la littérature, « cette énigme indépassable », estime Patrick Chamoiseau. « Comme tout artiste, l’écrivain s’invente une voie qui n’aboutit jamais, une voix qui cherche toujours son chant ». Tout comme le conteur créole, ce maître de la parole, auquel le romancier martiniquais s’identifie volontiers. « Voilà : j’ai dessiné ce cercle comme on creuse une matrice, je suis entré, et j’ai salué. L’Écrire, c’est ça aussi », dit-il. Mais il va plus loin. Se définissant comme « créole américain », il sait que toute culture, toute écriture, possède une langue, des fondations, un ancrage. « Seulement, lorsque l’on vit comme moi dans un pays colonisé, cette affaire se durcit encore plus ».

Langue dominante (le français) et langue dominée (« maternelle, matricielle », le créole) sont au fondement du colonialisme aux Antilles. Il écrit : « La langue dominante, le français, me fut enseignée, assénée, à l’école », lui faisant découvrir « un ordre du monde ciselé par les seules valeurs du colonisateur ». Il relève plus loin dans son récit que « les vainqueurs tenaient la plume, et quand ce n’était pas eux c’était leur seul imaginaire qui instruisait l’évocation de ce pays et qui disait le monde. » « Bien entendu, ces ouvrages où je vivais au rêve ne me parlaient jamais de moi. Ils n’évoquaient ni les paysages que je connaissais, ni ma langue maternelle, ni les choses qui composaient mon existence », ajoute-t-il. 

Subvertir, déconstruire l’écriture

Reste donc à subvertir, déconstruire l’écriture pour surmonter la tragédie des écrivains colonisés. « L’Ecrire, c’est souvent cela : désarmer certaines langues ». Et dans ce processus, elle devient aussi une arme, de même qu’une question identitaire dans un cadre colonial. Mais Patrick Chamoiseau veut aller plus loin, hors de tout manichéisme, de « tous ces attributs des vieilles identités qui nous agitent encore ». « L’Ecrire, c’est aussi cela : considérer l’obscur, s’ébattre au plus obscur pour éclairer l’obscur ; identifier cette frappe inaugurale (ce verset illisible) à laquelle aucune vie d’écriture ne peut se dérober ». 

Dans cette perspective, l’auteur va décrypter longuement « l’oraliture » créole, avec ses codes (le mystère du panier), ses normes, ses interdits et ses règles (les prestations nocturnes). En filigrane, cette « évidence » selon l’écrivain : « les Antilles d’aujourd’hui, les Amériques telles que nous les connaissons, proviennent d’un concentré de crimes : génocide amérindien, traite des nègres, esclavage des plantations, atteintes débridées au vivant, colonisations protéiformes, capitalisme naissant dans le lit des empires… ». D’où cette question lancinante : « Où trouver un souffle pour donner la parole ? ». 

Au départ étouffée dans les cales des bateaux négriers, cette parole s’est progressivement libérée dans l’oralité des conteurs de la plantation (que Patrick Chamoiseau n’hésite pas à comparer à certains classiques européens comme Kafka, Joyce, Char et Rabelais), avant de s’illustrer dans l’écriture avec notamment Aimé Césaire et Edouard Glissant, auxquels l’essayiste consacre aussi des analyses détaillées.

► Lire un extrait du livre ici

« Le conteur, la nuit et le panier », par Patrick Chamoiseau, Editions du Seuil, 272 pages, 19 euros.

PM